France: Le film confiné de la semaine : « Le Beau Monde » de Julie Lopes-Curval

Par  fjarraud

Comment une jeune fille de milieu modeste vit-elle la rencontre amoureuse avec un garçon, fils rebelle d’une famille aisée ? A fortiori lorsque le désir d’épanouissement créatif et l’arrachement à ses origines chez elle se confrontent à l’orgueil et aux préjugés de la classe sociale d’appartenance de l’être aimé ? A l’exception de « La Dentellière », film de Claude Goretta [1977], premier grand rôle, tragique, d’Isabelle Huppert à l’écran, et de « Pas son genre » de Lucas Belvaux [2013], film marqué par l’époustouflante interprétation d’Emilie Dequenne en jeune coiffeuse et exubérante amoureuse d’un professeur de philosophie amateur de Kant, le cinéma français aborde peu des thèmes largement explorés par la littérature, par exemple dans « Martin Eden » de Jack London ou « Chez les heureux du monde» d’Edith Wharton, sources d’inspiration revendiquées par la réalisatrice. Pour son 4ème long métrage, Julie Lopes-Curval (avec sa coscénariste Sophie Hiet) s’en éloigne cependant de façon notable en refusant un dénouement tragique. Dans « Le Beau Monde » [2014], la cinéaste retrace la difficile construction affective et artistique de la timide Alice, la vocation de brodeuse chevillée au corps, tenaillée par l’ambition d’ascension sociale mêlée au sentiment d’imposture, la sincérité totale de son amour pour Antoine et les impasses sociales et culturelles d’un tel don de soi. Un roman d’apprentissage contemporain d’une grande justesse.

 

Alice au pays des riches

 

Un beau profil de jeune fille silencieuse, traits fins, longs cheveux châtains, en arrière-plan le défilé d’un paysage verdoyant derrière la vitre. Alice (Ana Girardot) à bord d’un bus rejoint son pays natal, la Normandie. Nous la voyons face à l’étendue de la mer par temps clair en plan large. Elle se retourne le regard dirigé vers un hors-champ. Dans l’herbe, elle cueille une violette qu’elle donne à un jeune homme auprès de qui elle s’assied tandis qu’il lance : ‘que veux-tu que je fasse de ta fleur ?’. Il s’agit de Kevin (Baptiste Lecaplain), le petit ami d’Alice. Tous deux quittent la plage en se tenant par la main. Sans que nous sachions dans quel temps se déroule cette séquence inaugurale (harmonieuse, paisible).

 

A quelques kilomètres de là, notre amoureuse de la nature et du grand air, serveuse dans un salon de thé à Bayeux, fait ainsi la connaissance d’Agnès (Aurélie Petit), une riche Parisienne, propriétaire d’une grande demeure dans la région. Cette dernière, à l’allure élégante et sûre d’elle-même, après l’avoir complimentée sur l’originalité du tricotage du pull en laine porté, invite la ‘travailleuse’ de la laine à venir lui rendre visite. Comme elle-même travaille dans la mode, elle pourrait l’aider à transformer ce passe-temps passionné en métier créatif.

 

Le filmage de l’arrivée d’Alice dans la propriété l’apparente à l’entrée dans un conte de fées : la petit Alice frappe à la porte du grand château. On lui ouvre. Elle pénètre dans un autre monde.

 

Intimidée, elle y croise sans le voir Antoine, le fils d’Agnès puis la maitresse des lieux en personne, laquelle l’incite par des conseils judicieux à tenter d’intégrer la prestigieuse école d’art Duperré à Paris. Alice surmonte l’épreuve d’un examen sélectif et profite ainsi d’une formation pointue et exigeante, qui lui ouvre le regard (et la main) à d’autres formes d’expression artistique, en particulier la broderie d’art, spécialité qui l’attire particulièrement.

 

Une remise en cause douloureuse l’obligeant à revoir ses sources personnelles d’inspiration, forgées individuellement au sein d’une famille populaire. Un apprentissage au fil duquel elle subit l’humiliation liée à son ignorance des références culturelles de ses camarades de classe. Faute de connaître la plasticienne Annette Messager, elle perfectionne le soir son art de la broderie en écoutant la voix d’André Dussollier lisant ‘A la recherche du temps perdu’ de Marcel Proust. Mais, portée par l’histoire passionnelle qui la lie à Antoine (Bastien Bouillon), Alice se croit capable de surmonter tous les obstacles, de dépasser ses propres faiblesses.

 

Amour, clivages sociaux, émancipation : mise en scène suggestive

 

Tandis que la jeune fille affine son projet artistique inspiré de la tapisserie de Bayeux, brodée selon la légende par la reine Mathilde dans l’attente du retour d’Angleterre de Guillaume-le-Conquérant, Antoine, désireux d’échapper aux conventions de la bourgeoisie, abandonne HEC pour se consacrer à la photographie d’art. Avec un angle particulier : saisir dans leur quotidien les habitants de quartier populaires, des gens ordinaires comme la mère et les proches d’Alice notamment. Une démarche qui rencontre un écho certain en termes de reconnaissance artistique et…mondaine. Des choix qui révoltent Alice pour non respect des ‘sujets’ ainsi exposés. Sans compter l’incompréhension devant un jeune homme (qu’elle aime éperdument, à qui elle s’est abandonnée totalement) qui paraît renier le milieu favorisé dont il vient, ‘le beau monde’ auquel, inconsciemment, elle rêve d’appartenir.

 

De blessures secrètes en défaillances visibles, d’étreintes partagées (des séquences de plongées dans la Manche, tous deux enlacés et des embrassades ponctuées  par les baisers d’Antoine dévorant la bouche d’Alice) jusqu’à l’éloignement géographique (Alice prend un studio prêté par Harold, un ami créateur de parfums et ancien ‘pauvre’ comme elle) et l’amenuisement du désir…

 

Par petites touches sensibles, à coup d’ellipses et  de trouées temporelles, subtilement soulignées par la composition musicale mélancolique de Sébastien Schuller, ‘Le Beau Monde » suggère à la fois le délitement d’un amour impossible, le chagrin, la tentation du désespoir chez une héroïne fragile. Par la pertinence du montage (la réapparition des mêmes lieux, la plage et les paysages du Calvados, la petite ville de Bayeux, le car pris par Alice, les rues et les lieux de la capitale, des lieux traversés par les deux amants, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres), la cinéaste figure le pouvoir du temps, sa puissance destructrice d’un sentiment vécu par Alice comme l’aventure de sa vie. En même temps, la forme fragmentée du récit et ses béances laissent apparaître la force émancipatrice d’un amour (même défunt) qui a permis au jeune homme de ‘refaire sa vie’ en s’ouvrant au monde. Et à Alice de transcender les doutes de son enfance et la douleur de la perte d’un amour pour faire de l’excellence dans son art l’instrument de sa liberté.

Samra Bonvoisin

« Le Beau Monde », film de Julie Lopes-Curval

Visible sur le site France.tv jusqu’au 31.01.21

Source

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2021/01/13012021Article637461191023419292.aspx

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