France: Paul Devin : Apprendre à lire, une pratique culturelle

France/ 11 Mars 2021/ Source/ http://www.cafepedagogique.net/

Par François Jarraud

“Puisse ce livre contribuer à la lutte nécessaire pour que l’école ouvre à toutes et à tous les possibilités culturelles, intellectuelles et sociales permises par l’écrit. C’est la condition d’une éducation démocratique et émancipatrice”. Toutes les ambitions du livre sont réunies dans ces deux phrases. Rédigé par des praticiens, comme C Passerieux ou M Ribière, par des chercheurs, comme J Crinon, des militants pédagogique, comme J Bernardin, ou syndical, comme P Devin, l’ouvrage défend un apprentissage de la lecture qui associe pratique de la lecture et de l’écriture et découverte de la littérature et des relations  grapho phonologiques. Il rappelle que la lecture est une pratique de communication et surtout une pratique culturelle. C’est la littérature qui donne envie d’apprendre à lire. C’est l’incroyable pouvoir de la communication qui lui donne sens à travers l’écriture. Or si certains enfants font cette découverte très tôt dans leur famille, d’autres n’ont que l’école pour la faire. Les auteurs réagissent contre les injonctions à une approche techniciste de l’apprentissage de la lecture qui ne se soucie que de fluence et d’exercices de lecture de syllabes sans aucun sens. L’enjeu ne concerne pas que l’éducation nationale et le métier d’enseignant. Il est question de culture et d’émancipation. Des mots qui vont bien ensemble…

 

Pourquoi publier ce livre maintenant ?

 

Il y a deux raisons. D’abord une politique ministérielle qui revient à imposer une méthode qui entraine un abandon de la dimension culturelle de la lecture en lien avec l’apprentissage culturel de l’écriture. D’autre part, le constat que l’idée même de l’entrée dans l’écrit comme condition de l’apprentissage de la lecture est en train de disparaitre chez les enseignants au profit d’une vision plus techniciste liée aux apprentissages graphophonologiques. Ceux-ci sont nécessaires mais, à nos yeux, pas suffisants.

 

Ce constat a été fait il y a deux ans. Depuis il s’est confirmé avec, par exemple, la volonté ministérielle d’aller jusqu’à un manuel d’apprentissage de la lecture dont la lecture laisse pantois tant on voit que sa partie sur la technique d’apprentissage y est unique. Finalement les deux tendances se sont renforcées l’une l’autre.

 

JM Blanquer dit qu’on lui fait un faux procès et qu’il ne faut pas opposer la fluence et la compréhension, celle là étant la base de celle ci. Que lui répondez vous ?

 

Comprendre l’écrit ce n’est pas seulement comprendre le sens d’un énoncé. Il faut donner aux élèves une véritable acculturation à l’écrit. Il faut que l’écrit devienne un usage culturel habituel pour tous les enfants y compris ceux qui n’ont pas accès à l’écrit de façon fréquente.

 

JM Blanquer a beau nous parler de la compréhension. En réalité elle est largement abandonnée dans les recommandations du ministère au profit d’exercices intensifs et d’une obsession de la fluence. On a aujourd’hui une pression pour faire travailler la fluence par les élèves avec l’idée que le reste suivra. Le travail sur la littérature enfantine en maternelle est un régression au profit des exercices de fluence.

 

Or on sait qu’on peut développer la fluence sans améliorer en rien la compréhension et sans permettre aux enfants de s’approprier  l’écrit alors que cette question est très marquée par les inégalités sociales. Notre livre veut alerter sur cette question. Penser que la lecture n’est qu’une question technique c’est prendre le risque de hiérarchiser les ambitions des élèves.

 

On a d’ailleurs un bon exemple quand on regarde les classes pilotées par Agir pour l’école. Il est faux de dire que la compréhension y est importante.

 

Les différents auteurs de ce livre sont-ils plus compétents que F Ramus, S Dehaene ou A Bentolila ?

 

Non. Ce n’est pas une question de compétence. La question c’est comment la compétence s’inscrit dans une dimension sociale. S Dehaene a écrit combien le travail de laboratoire ne doit pas se substituer à la compétence de l’enseignant, même s’il le répète moins depuis 2017.  Il est conscient que les exercices de laboratoire  ne construisent pas de réponse pédagogique. La question de la pédagogie n’est pas scientifique. C’est une question politique. Le livre porte une perspective égalitaire et on pense que l’apprentissage techniciste de la lecture ne sert pas une volonté égalitaire.

 

Le premier chapitre rappelle qu’avant l’arrivée des ministres qui ont réintroduit la syllabique (G de Robien et JM Blanquer) des travaux de consensus scientifique ont été publiés en 2003 et en 2016 (par le Cnesco). La communauté scientifique avait trouvé un équilibre  dans lequel était rappelé la nécessité de l’apprentissage des relations grapho phonologiques.

 

Quand JM Blanquer décrit une école qui oublierait ces apprentissages ce n’est pas objectif. Jamais l’école n’a été sous la botte de la méthode globale. J’étais inspecteur, C Passerieux, co-auteure du livre, conseillère pédagogique , nous n’avons jamais vu qu’il y avait un abandon du code dans les classes. Donc l’idée qu’il faudrait remettre de l’ordre  parce que le code ne serait plus assez enseigné, est un prétexte à une réforme idéologique qui impose la conception du ministre.

 

Qu’il y ait nécessité d’amplifier la formation des professeurs, on en est d’accord. Mais cette formation doit être menée par les consensus construits précédemment.

 

Alors comment expliquer le retour de cette polémique alors que la  qu’après 2006 et l’offensive de G de Robien, des arbitrages ont été rendus ?

 

La question devrait se résoudre dans un compromis raisonnable. Mais nous sommes dans une Education nationale submergée par l’idéologie d’un ministre. En 2016 le Cnesco a publié un compromis raisonnable rédigé par des intervenants ayant des visions différentes. Mais aujourd’hui le conseil scientifique créé par JM Blanquer n’est pas marqué par le pluralisme…

 

Cette question de la lecture rejoint d’autres enjeux. Beaucoup analysent le Grenelle de l’éducation comme la volonté de repenser le métier enseignant et de le recentrer sur une mise en oeuvre technique avec des enseignants qui ne seraient plus concepteurs de leur enseignement. On voit bien que la conception de l’apprentissage de la lecture promue par Agir pour l’école partage cette vision. Or pour que les élèves réussissent il faut que les enseignants soient capables de concevoir leurs situations d’enseignement. Et là on rejoint un autre projet ministériel : la nouvelle formation des professeurs des écoles , les PPPE où les futurs enseignants sont éloignés des didacticiens et de l’université au profit de cours de français et de maths en lycée. On ne va pas fournir ainsi des professionnels capables de traiter les difficultés de leurs élèves.

 

Dans quelle mesure les enseignants en poste sont -ils perméables à la polémique entretenue par le ministre ?

 

Malheureusement je constate que la question de la place de l’écrit dans la formation des élèves, d’un parcours culturel pour les élèves avec un écrit culturel réel, pas seulement scolaire, se réduit. Les sciences humaines ont montré que cette acculturation à écrit est de nature à former la pensée humaine. Elle forme sa logique. Beaucoup d’enseignants n’ont pas eu la formation suffisante pour comprendre cet enjeu.

 

On veut donc que notre livre le décline sous différents angles. Jacques Bernardin en pose les fondements. Maryse Rebière montre l’importance de la didactique. Jacques Crinon et Christine Passerieux montrent comment l’usage du livre se joue dans la classe.

 

Nous n’avons pas une vision intellectualiste de la classe. Tous les professeurs de maternelle qui expérimentent des pratiques culturelles savent que les enfants sont capables d’entrer dans l’écrit. Ce qui donne la motivation pour l’apprentissage technique de la lecture , qui n’est pas palpitant, c’est l’ambition d’un apprentissage émancipateur.

 

L’enjeu est donc social ?

 

Il est social , politique et culturel. On ne peut pas proclamer que les valeurs de la République sont menacées et ne pas penser qu’il faut enseigner dans la perspective d’une culture commune. Si on est vraiment dans l’héritage des Lumières on doit défendre l’idée que tous puissent accéder à la culture de l’écrit. Il faut avoir des ambitions pour les élèves, à rebours des choix politiques régressifs du ministre.

 

Comment expliquer le succès de la syllabique auprès des familles ?

 

Il est étonnant ! Car on est dans une société qui reconnait une grande valeur aux enfants. Il repose probablement sur une fausse évidence qu’il faut d’abord apprendre la technique. Et aussi sur les mensonges répétés sur l’école, sur le fait qu’on n’apprendrait plus le code. Il y aussi le fait que des chercheurs sont souvent pris dans les dynamiques politiques et tiennent des discours différents entre les médias et leur laboratoire.

 

C’est une cause perdue ?

 

Non sinon on n’aurait pas écrit ce livre. L’apprentissage de la lecture obéit à des mouvements de balancier et celui-ci va revenir. On va y aider. Je souhaite que ce livre incite les gens à une pratique culturelle de la classe. On dit aux enseignants : “goutez-y !” Vous verrez que la classe va devenir plus agréable. Expérimentez le travail avec les bibliothèques ! Faites découvrir aux élèves l’extraordinaire pouvoir de lire !

Paul Devin, Christine Passerieux (dir.), Apprendre à lire. Une pratique culturelle en classe, Les éditions de l’atelier. Isbn 9782708253650

Source

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2021/03/10032021Article637509569685369698.aspx

 

 

 

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