France: Opposants au pass sanitaire : “Il y a une confusion entre les institutions et les médias”

France/ 02 Aout, 2021/ Source/ https://www.franceculture.fr/

Par Fiona Moghaddam

Entretien |Dernièrement, certains manifestants s’en sont pris à des journalistes lors de rassemblements contre le pass sanitaire. Des comportements hostiles qui découlent d’une défiance envers les médias traditionnels et d’une volonté de ré-information.
Lors d'un rassemblement contre le pass sanitaire à Marseille, le 24 juillet 2021
Lors d’un rassemblement contre le pass sanitaire à Marseille, le 24 juillet 2021 Crédits : CLEMENT MAHOUDEAU – AFP

Des insultes de “collabo” contre un journaliste de l’émission Quotidien de TMC dans un cortège parisien contre le pass sanitaire en mai dernier, deux journalistes de France 2 insultés puis bousculés fin juillet à Marseille, deux journalistes de BFMTV pris à partie à Paris, des appels à manifester devant les locaux de BFMTV lancés sur les réseaux sociaux… Plusieurs actes hostiles aux journalistes ont eu lieu dans des manifestations contre les vaccins et le pass sanitaire ces dernières semaines. Une défiance envers les médias qui rappelle celle du mouvement des “gilets jaunes”. Entretien avec la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Stéphanie Lukasik, pour qui cette défiance provient d’une recherche de ré-information de ce public.

De votre point de vue, pourquoi des journalistes sont-ils insultés, bousculés ou exclus des cortèges par des manifestants opposés à la vaccination ou au pass sanitaire ?

C’est de la violence verbale que naît la violence physique. Cette violence verbale se retrouve particulièrement sur ces espaces de conversation quotidiens que sont les réseaux numériques. Et a fortiori, les manifestations contre le pass sanitaire, comme l’étaient celles des “gilets jaunes” auparavant, sont organisées majoritairement via les réseaux sociaux. En tant que chercheuse, j’ai pu constater dans certaines réceptions marginales de l’information, un véritable basculement dans l’art de la défiance que l’on peut assimiler aussi à l’ère de la post-vérité. Autrement dit, une perte de confiance à l’égard des grands médias généralistes. Et qui incarne ces grands médias généralistes ? Le journaliste sur le terrain.

Cette perte de confiance se manifeste par une recherche d’information alternative et par voie de conséquence, par une vérité alternative. Un phénomène particulier lié au rejet des médias et du journaliste s’est développé ces dernières années, c’est celui de la ré-information qui est une volonté de donner une autre information que celle traitée dans les médias. Elle est apparue avec les blogs d’extrême droite mais elle est désormais généralisée. On l’observe particulièrement avec les reportages complotistes qui ont émergé sur les réseaux sociaux numériques. Cette ré-information est rendue possible par le fonctionnement même de la diffusion des réseaux sociaux numériques.

C’est-à-dire ?

L’individu qui va s’informer uniquement via son fil d’actualité sur les réseaux sociaux numériques peut avoir accès sur le même plan à une information d’un ami qui peut être à tendance complotiste ou à des informations traitées par des médias traditionnels auxquels il s’est précédemment abonné. D’après mes recherches, ce ne sont pas les médias qui influencent le plus sur les réseaux sociaux numériques – toute la problématique est là – mais les individus entre eux qui diffusent l’information par le biais du partage socio-numérique. C’est ce partage qui a le plus de viralité contrairement aux idées reçues. Cette viralité est renforcée en raison du fonctionnement algorithmique des plateformes qui sélectionnent une partie de l’information des comptes auxquels l’internaute est abonné et renforce son influence interpersonnelle. L’internaute se trouve alors dans une bulle de filtres qui épouse sa vision du monde. Ce qui peut aboutir à une vision de l’information qui rejette l’information traditionnellement traitée par les médias et qui peut engendrer un climat de haine vis-à-vis des journalistes et se répercuter dans la vie réelle. On a tendance à l’oublier mais les réseaux sociaux numériques sont avant tout un prolongement numérisé des réseaux de communication sociale…

Cette défiance envers les journalistes – qui existait déjà lors du mouvement des “gilets jaunes” – est-elle une chose nouvelle ou est-ce un phénomène assez récent ?

Elle existe depuis très longtemps mais elle est visible sur l’espace socio-numérique de plus en plus. Avant, il fallait passer par un moteur de recherche pour aller sur des blogs spécifiques. L’internaute devait donc faire cet effort d’aller à la recherche d’une information alternative. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas puisque dans son réseau, des individus vont partager, plus ou moins, ce type d’information lié à la défiance des médias. C’est aussi dû à la hiérarchie des informations diffusées sur les fils d’actualité : en fait il n’y en a pas. Toutes les informations sont au même plan. C’est pour cela que cette défiance des médias est d’autant plus visible actuellement.

Et comment est-elle née, cette défiance ?

Ces personnes qui se détournent des médias traditionnels, que j’appelle des “usagers récepteurs marginaux”, ont développé une véritable défiance envers l’information diffusée sur les chaînes de télévision, dans la presse écrite et à la radio. Il y a pour elles une nécessité d’avoir tous les aspects d’une information qu’elles ne retrouvent pas forcément dans les médias traditionnels. Ce sont des personnes qui s’informent, tout de même, c’est pour cela qu’on assiste à cette prolifération via les réseaux sociaux numériques. C’est une perte de confiance en raison d’un manque d’information. C’est paradoxal dans une société où l’on parle d’”infobésité”, c’est-à-dire que l’information est protéiforme. Évidemment c’est selon leur vision, c’est-à-dire que pour elles, l’information n’est pas traitée comme elle le devrait.

Il y a toutefois des nuances à apporter, il y a différents “usagers récepteurs marginaux”. Certains sont à la recherche d’information alternative mais en vérifiant l’information. D’autres ne vont pas du tout vérifier l’information, c’est-à-dire qu’ils vont avoir une critique des médias, mais eux-mêmes dans leur réception d’information alternative ne vont pas vérifier l’information de manière qualitative.

Comment passe-t-on de cette défiance vis-à-vis des médias, à des manifestations de violence, qu’elle soit verbale ou physique, à l’égard des journalistes ?

En raison de cet enfermement dans une bulle de réception de l’information marginale. À force de voir des informations qui poussent finalement à l’acte envers les journalistes, certains vont passer à l’acte. C’est un enfermement cognitif où le journaliste est déshumanisé. Ils voient à travers la figure du journaliste ce traitement de l’information jugé lacunaire et qui aboutit au pass sanitaire. Il y a une confusion, un brouillage des frontières entre les institutions et les médias.

Qu’est-ce-que cela traduit aujourd’hui ?

Cela traduit un clivage dans la société et un besoin urgent d’éducation aux médias. Car à travers ces actes de violences, on voit bien que ces personnes ne comprennent plus ce qu’est un journaliste, ni ce qu’est une information professionnelle, avec un recoupement des informations et la nécessité d’être informé dans un régime démocratique. Car sans journalistes, on basculerait dans un régime autoritaire. Les usagers ne se rendent plus compte du travail du journaliste derrière un article, derrière un reportage télévisé. Pour eux, il n’y a pas véritablement de travail, ni de vérification de l’information. Pour eux, une information d’un journaliste professionnel est équivalente à celle d’un ami sur Facebook. Cela pose des problèmes de compréhension et de traitement de l’information.

Vous l’avez rapidement évoqué mais la solution pour vous passe par l’éducation aux médias ?

Oui, afin de savoir quel est le cheminement d’une information, comment elle est vérifiée, quelle est la nécessité du journaliste sur le terrain… Dans les manifestations, les journalistes donnent la parole aux manifestants, c’est pour cela qu’ils manifestent, pour avoir la parole. Or aujourd’hui, ces manifestants s’en prennent à ceux qui portent leur voix, donc aux journalistes.

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