France: Bruno Devauchelle : Une rentrée sans numérique à l’école ?

France/ 29 Aout, 2021/ Source/ http://www.cafepedagogique.net/

Par Bruno Devauchelle

L’année scolaire et universitaire 2021-2022 risque d’être celle de la remise en question de la “juste place” du numérique dans l’enseignement. Plusieurs signes le laissent penser. Après des mois où l’Ecole s’est réfugiée dans le numérique, l’affirmation surprend. Mais Bruno Devauchelle évoque des évolutions institutionnels, comme l’avenir de Canopé et de la BRNE ou la répartition du budget ministériel,  mais aussi l’attente du retour au présentiel, la méfiance envers la pédagogie numérique, la faiblesse des remontées sur les usages.

 

Le numérique pédagogique est davantage dans les discours que les réalités

 

Le premier signe est, bien sûr, la saturation des esprits suite à de nombreux mois d’incertitude et de recours au numérique pour suppléer aux “absences”. L’attente d’un retour à la normale, même s’il risque d’être chahuté par les questions liées à la vaccination, c’est d’abord d’essayer de retrouver ce qui fait l’ordinaire de l’enseignement. Le second est lié à plusieurs indicateurs d’affaiblissement de la capacité du numérique à accompagner les gestes scolaires (orientation comprise). Ainsi, l’abandon de nombreux élèves de la filière informatique en fin de première semble indiquer qu’il y a une défiance face à cette discipline, bien qu’étonnante face aux discours de reprise et de souveraineté qui encouragent le numérique.

 

Ensuite, le remplacement du Directeur du Numérique pour l’Éducation par un spécialiste de l’informatique et de l’attention aux utilisateurs semble aussi répondre à deux carences observées antérieurement : d’une part, la fragilité des infrastructures aussi bien locales, dans les établissements, que régionales ou nationales, d’autre part le fait que le numérique pédagogique est bien davantage dans les discours que dans les réalités du quotidien (plusieurs études récentes de terrain en attestent). La prise en compte des utilisateurs dans une institution surtout organisée de manière descendante semble encore à construire…

 

Autre source d’interrogation, la question des ressources et l’avenir de Canopé. La fin du financement d’une partie des BRNE (Banques de Ressources Numériques éducatives   est aussi une inquiétude exprimée par certaines edtechs (ces entreprises du secteur du numérique éducatif) qui se sentent soit abandonnées, soient négligées… Les missions à venir de Canopé (formation des enseignants à distance) semblent sonner le glas des missions antérieures (en attendant la prochaine lettre de mission, contrat cadre).

 

La crise a nourri la défiance envers le numérique

 

Pour les élèves et les enseignants, que signifie cette rentrée face au numérique ? Le consensus autour de PIX semblait atteint à la fin de l’année scolaire 2020 2021 : comment en effet répondre à la situation de manière efficace, si ce n’est en essayant d’amener chacun à la maîtrise des compétences d’usage utiles et nécessaires. Les équipes éducatives semblent en avoir pris la mesure. La place de l’informatique dans l’enseignement, en tant que contenu disciplinaire, est restée cantonnée au sein des groupes d’enseignants motivés ou spécialisés. Quant à la pédagogie liée au numérique, il y a peu d’avancées perceptibles et l’expérience de l’enseignement à distance a plutôt laissé de mauvais souvenirs, générant une attente forte du retour au présentiel et une défiance pour le numérique. C’est en quelque sorte le “ventre mou” de l’introduction du numérique en contexte scolaire. Une certaine agitation institutionnelle a pu faire illusion, mais l’écho dans le quotidien semble encore difficile à atteindre pour ces promoteurs du numérique en classe qui sont suffisamment passionnés pour, parfois, rendre leurs pratiques inaccessibles au commun des enseignants.

 

Pour les élèves, peu de choses nouvelles en réalité. Avec leurs parents, ils ont découvert brutalement l’enseignement numérique à distance, sans préparation, et sans habitudes d’un travail sur moyens numériques en autonomie. L’arrivée de produits basés, plus ou moins réellement, sur l’intelligence artificielle pourrait engager une sorte d’externalisation de la remédiation scolaire (lecture par exemple) ou de l’apprentissage automatique (enseignement adaptatif…). Pour le reste, les élèves et leurs familles ont pu mesurer la difficulté de l’apprentissage en autonomie sur ordinateur (ou sur papier…, télévision). D’ailleurs, on a trop peu pensé à leurs compétences spécifiques lors de la crise et on leur a rapidement imposé des solutions techniques qui parfois étaient impossibles à mettre en oeuvre chez eux et parfois même chaotiques et contradictoires (plusieurs systèmes différents selon les enseignants). Quant à l’enseignement inversé, s’il a permis de réveiller les enseignants attachés à la participation active des élèves en classe, il n’a pas forcément réussi à gagner le coeur des élèves, parfois surpris et en difficulté face à ces situations imposées. Quant à la grande majorité des enseignants, elle souhaite retrouver des repères plus classiques et est davantage défiante vis-à-vis des promesses du numérique pour la pédagogie.

 

La place du numérique n’est pas encouragée

 

La multiplication des initiatives pour équiper les élèves en moyens techniques numériques est en cours, mais de manière très dispersée : socle numérique à définir et mettre en place nous dit-on, Territoires Numériques Éducatifs nous annonce-t-on, dotations des collectivités territoriales (c’est elles qui assurent le financement en grande partie) sans grande concertation etc..Même l’institut Montaigne y va de sa critique sur le budget consacré au numérique “, en  2021,  93  %  du  budget  du  numérique  éducatif est consacré à la création de logiciels de gestion internes au Ministère de l’Éducation et à la maintenance logicielle. Seuls 7 % de ce budget est consacré à la formation des élèves et des enseignants. ” (p.17). Pour le dire autrement, il n’y aurait jamais eu une vision globale et continuée des initiatives autour du numérique en éducation, l’institut Montaigne s’en faisant à nouveau l’écho, mais sans apporter d’autres arguments qu’une lecture des textes et rapports officiels (et encore, en oubliant certains travaux de la DEPP).

 

Que penser de tout cela en regard d’une rentrée qui s’annonce fragile ? Il faut d’abord considérer que pas plus aujourd’hui qu’hier la place du numérique dans l’éducation n’est réellement encouragée. Le rapport rendu au ministère par le Clemi intitulé “Rapport du groupe d’experts ÉMI “Renforcer l’ÉMI et la citoyenneté numérique” – juin 2021 ” indique bien que cette dimension EMI est largement négligée par le ministère. D’ailleurs l’illustration qui ouvre le document représenté par un navire bien fragile… en est une métaphore éclairante (ça rame, ça coule… ou… ?). Dans les classes, les enseignants se trouvent face à deux éléments de contexte : d’une part, des élèves “informés”, d’autre part, des équipements numériques encore en devenir mais majoritairement fondés sur le vidéoprojecteur, interactif ou non. Du côté des élèves, la multiplication progressive des équipements individuels fournis par certaines collectivités ne prend pas encore une place dans la salle de classe, et parfois même sont-ils oubliés à la maison…

 

Ingérences étrangères et RGPD

 

Si l’on considère les priorités données par le ministère en lecture, écriture, calcul, ajouté à la volonté de réduire les écarts mis en évidence par PISA et PIRLS, on peut observer que le numérique est d’autant moins une priorité que les défaillances d’infrastructures vécues depuis un an et demi demandent d’abord à être résolues. Au fait on peut s’interroger sur les fameuses ingérences étrangères qui étaient dénoncées après les défaillances vécues par le CNED. On peut aussi s’interroger, dans une autre mesure, sur le silence éloquent des structures locales et nationales suite à notre demande d’accès aux bilans de la mise en oeuvre du RGPD trois années après sa promulgation. Cela est d’autant plus inquiétant que nous avons interrogé aussi bien le local que le national et que, seuls, les chefs d’établissements ont accepté de nous répondre, dénonçant d’ailleurs l’absence d’accompagnement au niveau local. On attend encore les rapports annuels promis dans les textes officiels.

 

Oasis dans un désert

 

Enfin, on s’étonnera enfin de la pauvreté des remontées proposées par les quelques observatoires des usages du numérique éducatif de certaines académies. On aurait pu s’attendre à des cartographies, des tableaux de bords, des répertoires d’utilisation, des espaces de partage, mais la réalité observée en est bien loin. On préfère mettre en ligne de bonnes paroles de spécialistes plutôt que d’effectuer un vrai travail de “remontée de terrain”. Certaines régions ou académies ont bien des initiatives intéressantes (Bretagne, Poitou-Charentes, ….) mais on est loin d’une véritable dynamique nationale. Nous n’osons pas rappeler l’étonnant vide qui suit les États Généraux du Numérique (EGN) qui étaient censées faire un travail dans ce sens, mais les quarante propositions n’ont que peu à voir avec les réalités de nombreux acteurs locaux.

 

Notre hypothèse d’un retour en arrière semble se confirmer; ou tout au moins la continuation des hésitations (celles qui durent depuis quarante années). Peut-être faut-il mettre à plat et faire le point, ce qui pourrait être le rôle d’un nouveau Directeur du Numérique Educatif (centré apparemment sur l’expérience utilisateur… (expression à la mode en ce moment … UX ?). Mais cette direction semble mise désormais sous la tutelle de la DGESCO pour tout ce qui va concerner la dimension plus pédagogique, plus innovante et opérationnelle. Plusieurs flops récents semblent confirmer cette hypothèse. Pour mémoire, rappelons la création du lab110, dans les locaux parisiens du ministère dont apparemment rien n’est sorti de véritablement utile. Rappelons aussi que les ateliers Canopé mis en place sous la dynamique de l’ancien directeur, devenu entre temps DNE, et qui, eux aussi, semblent rester des ilots dans un océan ou des oasis dans un désert.  Faut-il vraiment mettre en place des lieux vitrines dans lesquels faire venir les équipes ou bien travailler en direct dans les établissements qui le souhaitent et en prenant en compte leur contexte réel (matériel, humain, social) ?

 

Source

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2021/08/27082021Article637656433714398932.aspx

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